Un moyen de regagner « une confiance culturelle »
Le service culturel du musée des Beaux-Arts de Dijon, en partenariat avec la société Actes For' (1), a mis en place sur octobre et novembre 2009, un cycle de visites de musée à destination d'un public en difficulté avec l'écriture et la lecture. C'est Nicolas Hatot, élève conservateur du patrimoine, qui a mené ce projet expérimental de médiation culturelle dans le cadre de son stage de spécialité comportant la réalisation d'un rapport sur l'égalité des chances.
Les bases du projet
Trois visites du musée ont été organisées selon une stratégie pédagogique et de médiation précise. Elles ont été articulées sur trois lundis consécutifs pour une familiarisation progressive avec le nouveau lieu de travail (le musée) et pour permettre une progression du niveau de difficulté.
Le travail s'est toujours effectué dans les mêmes salles afin de favoriser la prise de repères, sauf lors la dernière séance où de nouvelles salles ont été explorées. Chaque visite durant environ 1h30.
Le public était constitué de quatre à six personnes participant déjà à un atelier de remédiation en français à Actes For'. Toutes en emploi, elles ont signé un contrat pédagogique individuel avec l'organisme de formation et suivent des cours après leur temps de travail, deux fois par semaine.
Sur le plan pédagogique et linguistique, le travail a été essentiellement axé sur le vocabulaire et le sens. A chacune des visites, un certain nombre de mots ont été considérés sous l'angle de la prononciation, de l'orthographe, de l'écriture, de la lecture et du sens.
Déroulement du cycle de visites
La première visite était à mi-chemin entre une visite guidée et un atelier lexical. En effet, Florence Monamy, médiatrice du musée des Beaux-Arts a présenté cinq œuvres illustrant l'importance de l'écrit dans l'art. Nicolas Hatot, lui, a commencé à travailler avec le groupe sur une liste de sept mots généraux relatifs à l'histoire de l'art (1).
Au cours de la seconde visite, ont été abordés dix nouveaux mots ayant au moins deux sens différents : à un mot issu du vocabulaire de l'art ou de l'histoire répondait par polysémie un second mot issu du quotidien (plâtre, crosse, toilette, glace, secrétaire...). Ces mots ont été sélectionnés car ils peuvent être réutilisés dans la vie de tous les jours.
Un degré de difficulté supérieure a été franchi lors de la dernière séance. En effet, les apprenants ont travaillé sur vingt homophones, à l'orthographe et au sens différents.
Une action à reconduire
Le Musée des Beaux-Arts n'a pour l'instant pas fait une évaluation de l'action car celle-ci est en cours de construction : le service culturel est, en effet, dans la phase de recherche de contacts et de partenaires. Cependant, l'envie de poursuivre est réelle et une partie du travail de médiation autour de l'expression sera réalisé, vis-à-vis du même public, autour de l'écriture et de la peinture à l'occasion de l'exposition de Simon Morley en mai 2010.
D'autre part, un référent «illettrisme» a été désigné en la personne de la médiatrice du service culturel, Florence Monamy, qui avait animé la première visite avec Nicolas Hatot.
La société Actes For' a, pour sa part, recueilli le ressenti des personnes impliquées dans cette action. Marie-Joëlle Cusenier, sa directrice, craignait au départ que cette action fût « soit trop infantilisante, soit trop intellectuelle ». Mais cela n'a pas été du tout le cas. Selon elle, « on était vraiment dans l'accès à la culture pour tous ». Ce fut une expérience très réussie pour ces personnes qui mettaient pour la première fois les pieds dans un musée, comme l'indiquent quelques uns de leurs témoignages : « Ce n'était pas une visite ordinaire et ennuyeuse. On a compris la façon de regarder un tableau » ; « Le plus intéressant, ce sont les détails des tableaux que nous n'aurions jamais vus si nous avions fait la visite seuls » ; « On se sentait surtout privilégiés d'être accompagnés par les médiatrices culturelles. On n'était pas gênés de poser des questions ».
Sur le plan pédagogique, les apports de ces trois lundis ont été exploités par l'animatrice au cours des ateliers qui ont suivi. Pour Marie-Joëlle Cusenier, c'est une expérience à maintenir, à développer « qui donne à réfléchir à d'autres expériences culturelles à destination d'un public en difficulté avec la langue ».
Trois questions à Nicolas Hatot
Les Nouvelles Brèves : Quelle méthode avez-vous utilisé pour réaliser ce travail de médiation culturelle ?
Nicolas Hatot : Au préalable, les objectifs et les moyens du projet ont été validés par Actes For', notamment en ce qui concerne le cadrage du niveau de difficulté.
Le travail sur les mots, à proprement parler, s'est fait sur un mode itératif. J'ai souhaité ne pas trop instrumentaliser les oeuvres vues dans une perspective d'apprentissage de vocabulaire, de peur que celles-ci ne soient appréhendées comme de simples objets auxquels étaient rattachés des mots. C'est pourquoi dans un premier temps, j'ai présenté chaque œuvre dans son contexte, puis expliqué oralement le mot associé à l'œuvre (exemple : plâtre de l'Impératrice Joséphine). Un temps de réflexion était donné au groupe pour qu'il réfléchisse à son sens, son utilisation et recherche des mots de la même famille. Dans un second temps, chacun des mots était épelé et retranscrit sur des panneaux.
LNB : Comment avez-vous procédé pour que ces visites, bien qu'à visée pédagogique, soient un réel premier pas vers la culture pour ce public ?
N.H. : J'ai d'abord assisté à un atelier dans les locaux d'Actes For' pour mieux connaître les goûts, les centres d'intérêt de chacun des membres du groupe et leurs accointances avec le monde des musées. Mon objectif était aussi de leur présenter le projet et de les préparer en douceur à un nouveau lieu de travail, le musée. Pour les motiver, je comptais mobiliser leurs compétences : curiosité, sens de l'observation...
Cette découverte du musée était l'occasion d'échanger et de s'exprimer ainsi qu'un moyen de leur montrer comment les Beaux-Arts et le quotidien pouvaient être liés. A la fin de la troisième séance, à partir du visuel d'une œuvre vue au cours de la visite, distribué au hasard, chacun devait, une fois face à l'œuvre, rappeler et épeler à l'ensemble du groupe le ou les mots vus précédemment, s'y rapportant. Tous pouvaient ensuite intervenir pour restituer ce qui avait été dit.
LNB : Que pensez-vous a posteriori de ce type d'action ?
N.H. : Le musée permet vraiment d'exploiter le contenu d'une visite à des fins de formation en amont, en aval, pendant la visite et en différé. Les œuvres exposées deviennent alors un support d'activités de décryptage, de repérage, de comparaison avec les actes d'écriture et de lecture.
De plus, pour les personnes en situation d'illettrisme, venir dans un espace public pour travailler sur ses difficultés demande de la motivation et des efforts pour surmonter sa gêne. C'est en cela une façon de se dépasser.
Tina Sellenet
(1) vitrail, bronze, paysage, vernis, peinture, portrait, copie
